CRAPES MALI

Commerce sur le continent : comment réussir la création d’une zone de libre échange

23 Mar

Commerce sur le continent : comment réussir la création d’une zone de libre échange

Réunis ce mercredi 21 mars à Kigali au Rwanda, les dirigeants du continent veulent accélérer le processus de création d’une zone de libre échange. Une initiative salutaire pour certains économistes maliens, mais qui émettent des réserves quant à la réussite de ce chantier. Pour Khalid Dembélé, économiste, chercheur au Centre de Recherche d’Analyses Politiques, Economiques et Sociales, la création de cette zone de libre échange pour une Afrique prospère passe obligatoirement par l’union des pays du continent, l’industrialisation, la stabilité et la création d’une monnaie africaine. Lisez plutôt !

Les problématiques en termes de développement économique de nos jours à l’image de l’histoire, de l’évolution de l’économie mondiale demeurent depuis cent ans les même. Aujourd’hui, il est très facile de constater que nos Etats sont confrontés à des questions comme : Quels sont les avantages, les mérites, les profits particuliers de vivre en économie ouverte plutôt qu’en autarcie ? Pourquoi constatons-nous que certains pays arrivent à réaliser des déficits commerciaux et d’autres des excédents commerciaux ? Quelles sont les causes de ces déficits et surplus commerciaux ? Pourquoi surviennent des crises de change ?  Un pays, dans un système d’économie ouverte, comment pourrait-il lutter contre le niveau élevé du chômage et de l’inflation avec des politiques économiques mieux adaptées à la conjoncture tant nationale qu’internationale ? Jusqu’à quel niveau, le commerce international influe sur le bien-être des citoyens d’une Nation ?

En cette deuxième décennie du XXIe siècle, la globalisation de par sa force, est devenue conceptrice de l’ordre économique mondial. Le commerce international de bien et service, prend aujourd’hui une ampleur assez particulière. L’échange de produits, impact la vie du citoyen jusque dans son quotidien. La suppression des barrières tarifaires et quotas à l’importation , le morcellement des chaines de production, l’expansion des échanges culturels, le développement des nouvelles technologies de l’informatique, et de la communication sont de mise, indépendamment de la volonté de ceux qui craints les dérives des forces de la globalisation.

L’urgence de s’unir,

Les théories des échanges internationaux estiment que le commerce international, avec une tendance équilibrée, est bénéfique pour les parties prenantes. Nonobstant, dans ce jeu des échanges internationaux, sur le volume des exportations mondiales, l’Afrique n’assure que 3p.c. Ce chiffre indique à suffisance le sous-développement économique criant de ce continent. En effet, la croissance économique qui exprime l’ensemble des richesses créées sur un territoire donné au cours d’une période précise, est obtenue par la variation du produit intérieur brut (PIB) d’une année à une autre. L’indicateur macroéconomique qu’est le PIB, est composé par le solde commercial qui est la différence (X-M) entre les exportations (X) et les importations (M). Plus les économies constitutives de cette zone exportent moins en important plus, plus le déficit du solde commercial se creuse. Cette augmentation relative des importations par rapport aux exportations se traduit par une sortie massive des devises de ces économies. Plus l’économie se vide de sa masse monétaire, plus ses capacités de financement se rétrécissent. Une contraction de l’argent liquide pour le  financement des projets, est synonyme d’augmentation du taux d’intérêt sur prêt au niveau des banques, donc découragement de l’investissement, absence de création d’emploi et hausse du taux de chômage. Les économies Africaines, dans leur écrasante majorité, demeurent dans cette situation de précarité économique parce que tout simplement, elles n’arrivent pas à s’unir afin d’occuper cette position stratégique dans le commerce international pour réaliser des surplus commerciaux afin de dynamiser la croissance pour le salut d’un développement économique durable et partagé.

Ce que nous retenons du sommet extraordinaire du 23 MARS et de ses avantages futurs,

Forte de ses analyses, l’Union Africaine a, depuis 2016 commencé à étudier les perspectives d’une zone de libre-échange continentale (ZLEC), avec à sa tête de l’équipe devant étudier, le président du Niger, Mahamadou Issoufou. Le mercredi 21 Mars, était la clôture d’un sommet extraordinaire à Kigali au Rwanda, et c’était l’occasion de discuter du bilan de ce projet en gestation, dans le dessein de distinguer le cru du non cru et du pourri. Nous retenons de cette rencontre la signature de quatre accords :

  • L’accord général sur la zone de libre-échange continentale ;
  • Le protocole sur le commerce de marchandises
  • L’accord sur le commerce des services ;
  • Et l’accord sur le règlement des différends.

Ces signatures comportent en elles deux voire trois significations symboliques. La première est historico-politique. En effet, la conférence qui commença le 15 novembre 1884 dans la Capitale Allemande, Berlin, pour finir le 26 février 1885 déboucha sur la rédaction des règles officielles devant établir les principes de division de l’Afrique, et régir la colonisation. Bien qu’Indépendants de notre époque, les pays de ce continent continuent de garder une lecture assez dramatique de la colonisation, comme étant la source de certains de leurs états exécrables actuels. La seconde, est d’ordre développement économique. L’intérêt d’être en zone de libre échange est qu’elle permet aux participants de réaliser des bénéfices mutuels. L’Union favorise l’exportation des biens qui sont sollicités à l’extérieur, et l’importation des produits qui sont de façon très rythmé utilisés, et dont la production localement est coûteuse. Mais également, elle  permet aux pays qui prennent part, de pouvoir se spécialiser dans la production des biens ciblés, et de gagner en efficacité tout en profitant des économies d’échelles. Il est connu aujourd’hui que les activités économiques intra-zone du continent oscillent entre 16-17p.c, ce qui exprime que près des 83-84p.c du commerce des économies africaines se déroulent avec des économies des autres continents. Cette nouvelle perspective d’Union, devra, selon les estimations augmentées la taille du commerce intra-zone à hauteur de 60p.c. d’ici 2022. Plus les échanges inta-zone augmente dans l’échange global, plus les gains réalisés dans l’échange dans l’absolu permettrontd’ accroître le PIB, donc la croissance, et bénéficieront aux peuples du continent.

Au-delà du commerce des biens et services, les mouvements de prêts et d’emprunts entre différents Etats et entreprises partenaires, les opérations sur les titres (actions et obligation) avec la nécessité de mettre en place un marché de capitaux commun pour le continent, sont des éléments qui peuvent permettre d’augmenter la capacité de financement de ces économies, et de facto réduire le chômage afin de limiter dans la durée la volatilité du revenu des ménages Africains. En fin, riche de sa diversité culturelle, la mobilité des personnes au sein de la zone concernée pourra favoriser cet échange de culture, et faire de cette population africaine des citoyens épanouis.

L’industrialisation : condition préalable pour la réussite de l’Union,

Pour réussir cette Union, au-delà des accords et conventions politiques, la nature de l’économie des pays du continent doit subir une véritable métamorphose, un changement radical. Les économies africaines, pour bénéficier des échanges, doivent cesser d’être autant similaires pour devenir complémentaires, avec la diversification des activités de production. Il est aujourd’hui d’une urgence absolue d’en finir avec cette vision qui fait du continent Africain un puit de matière première, et des africains, consommateurs de produits industriels. L’industrialisation est un catalyseur de la transformation structurelle des économies africaines (demandes finale et intermédiaire de biens et services), et constitue une source d’externalité positive (recherche au développement). Elle est un instrument de baisse de pauvreté, de l’harmonisation des politiques de développement des villes,  de l’expansion des avancés technologique et de l’innovation, qui sont les causes de la productivité, et donc de la croissance économique. Des politiques économiques biens spécifiques, avec des mesures particulières d’investissement doivent être conçus au profit du secteur de l’industrie dans ces économies concernées. De surcroît, nous pouvons remarquer que ce continent dispose d’un avantage comparatif au sens Ricardien de l’expression, en termes d’industrialisation. En effet, pour transformer, il convient d’avoir de la matière brute, chose qui de nos, constitue une spécificité de l’économie africaine. L’Afrique est particulièrement riche de son sous-sol, qu’il s’agisse des minéraux ou des métaux. L’Afrique aujourd’hui, possède 65p.c des terres arables du monde, cela démontre qu’elle peut alimenter les trois quart de la planète terre.

Pour profiter de l’immensité de ses ressources à la fois énormes et hors normes, une intervention sur toute la chaîne de production doit être l’essentiel du combat. Pour moderniser l’agriculture de ce continent et finir avec cette malédiction des exportations des matières premières, les économies africaines devront faire face aux insuffisances des semences, d’outils de transformation, mais aussi aux difficultés liée à l’écoulement des productions. Cette forme d’agriculture moderne, qui se fonde sur les innovations agronomiques avec des protections phytopharmaceutiques (pour combattre les ennemis de la culture), en diversifiant les variétés de culture et utilisant pour une culture rapide, des machines performante,  dans sa substance, est liée au système d’économie de marché. La réduction voire la rationalisation des coûts dans le climat des affaires, ainsi que l’élaboration des règles adéquates dans le dessein de pousser les produits à être compétitifs sur le marché international, constituent des éléments d’aide.

L’aboutissement de cette industrialisation s’accompagne par la formation du capital humain compétent techniquement pour la soutenir. Dans une économie industrialisée, l’entreprise est la principale force motrice. Nonobstant, force est de constater aujourd’hui un hiatus entre les demandes de travail des entreprises d’une part, et l’offre de travail des ménages opposée à cette dernière, d’autre part. Il est de ce fait d’une nécessité, non seulement de former les ressources humaines compétentes, mais aussi et surtout d’aligner cette formation sur les besoins en termes de demande de travail des entreprises. Robert Lucas, prix Nobel 1995, a conçu une représentation de croissance endogène (théorie économique qui explique la croissance économique par les facteurs endogènes, capital humain techniquement compétent, et développement des innovations technologiques)  qui prend son fondement sur le capital humain, pouvant être accumulé par l’intermédiaire de certaines activités dont les plus impérieuses sont l’éducation, la formation, la santé et l’innovation.

En outre, le lien de causalité entre le développement industriel et la croissance économique se découvre démontré dans le processus schumpetérien de la « destruction créatrice ». En effet, l’économie fleurie avec le changement, la tendance de nos jours est à l’innovation. Beaucoup d’entreprise font faillites pour la simple raison qu’elles sont technologiquement obsolètes. Dans le milieu de la concurrence, les entreprises fabriquant des nouveaux produits, qui développent leurs technologies de production, ont plus de chance de détruire la concurrence. Les autres entreprises concurrentes, en étant pas aptes de résister, peuvent quitter le marché parce que les consommateurs se détournent de leurs produits. C’est ainsi que les nouveaux produit tuent les anciens.

Les technologies modernes, en se substituant aux technologies traditionnelles, influencent les habitudes de consommation et causent une mutation de nos sociétés traditionnelles, en sociétés modernes. C’est l’idée centrale de la notion de la « destruction créatrice ». L’économiste et sociologue autrichien, Joseph Aloys Schumpeter en son temps, disait : « L’impulsion fondamentale qui enclenche la machine capitaliste et la garde en mouvement vient des nouveaux consommateurs, des nouvelles marchandises, des nouvelles méthodes de production et de transport, des nouveaux marchés et des nouvelles formes d’organisation industrielle que crée l’entreprise capitaliste » (Capitalisme, Socialisme et Démocratie publié en 1942). Il y’aura développement, lorsqu’un nouvel ordre économique, avec des nouveaux modes de fonctionnement du processus de production, et des nouvelles réorganisations structurelles parviendront à s’installer.

La question d’infrastructures routières, ferroviaires, portières et aéroportuaires est déterminante. Le transport est pour le développement économique, ce qu’est la nourriture pour les organismes humains. La mobilité des produits ainsi que les personnes, est assurée par le transport de toute nature. L’efficacité, la dynamique de toute zone de libre échange, est fonction de l’optimalités de ces moyens de transport. Robert Barro (1990), estime que les financements d’infrastructures constituent l’élément essentiel pour l’efficacité et la croissance de l’appareil productif du secteur privé. Mais également, pour faire de cette zone une zone économiquement équilibrée, optimale et juste, afin que les économies fortes, par la concurrence, n’éliminent pas les économies faibles, il convient de faire profiter aux pays à économie faible, des mesures dites de discrimination positive.

Le maintien de la stabilité sécuritaire pour des échanges florissants,

Il convient également de souligner qu’aujourd’hui, la situation d’insécurité qui sévit dans les pays du sahel constitue un obstacle pour l’épanouissement de cette perspective d’Union. En effet, le commerce, l’échange de biens et services ne sied pas avec le déséquilibre politico-sécuritaire, et cela, peu importe sa forme et sa nature. Des visions et volontés politiques sérieuses, aptes à éradiquer le fléau que constitue le terrorisme, sont des conditions préalables pour voir ce projet se concrétiser.

Le projet de la monnaie unique, un facteur déterminant,

Le projet de la monnaie unique est d’une nécessité absolue. En effet, la monnaie en économie, est tout sauf neutre. Elle joue des rôles qui déterminent l’équilibre macroéconomique. Selon le célèbre économiste britannique du 20e siècle John M. Keynes, les motifs de détention de la monnaie peuvent être résumés en trois points essentiels :

  • Motif de transaction: l’acteur économique, pour faire face à ses différentes dépenses, détient une certaine quantité de monnaie qui est inextricablement liée à son niveau de revenus et à sa propension à consommer;
  • Motif de précaution: l’agent économique détient de la monnaie pour prévenir les inconnus de l’avenir. En plus du revenu, la quantité de monnaie ainsi détenue est fonction des aléas de l’environnement;
  • Motif de spéculation: l’acteur économique détient de la monnaie pour profiter des opportunités présentes et futures.

Pour toutes ces raisons, la disponibilité d’une bonne monnaie, à la fois stable et compétitive est un facteur déterminant dans le maintien du développement du commerce international. En effet, dans une économie monétaire (économie dans laquelle les échanges sont régis par un signe monétaire), la contrepartie des flux réels (échange de biens et service), sont des flux ou opérations financières. Le projet de monnaie unique, prévu pour son application dans certaine région du continent à partir de 2020, constitue une alternative très prometteuse. Mais aussi, l’existence des institutions financières sous régionales et continentale, pouvant concevoir, organiser, et assurer le bon fonctionnement et la stabilité de cette monnaie, doit constituer une condition sine qua non.

Le continent Africain traverse une période qui peut s’avérer historique, et dont la gestion de laquelle période déterminera son devenir. Pour un avenir construit, nous devons dans le présent adopter une attitude optimiste, et demeurer dans l’état de conscience active.

DEMBELE Khalid

Economiste- Chercheur -CRAPES –ML

Centre de Recherche d’Analyses Politique,

Economiques et Sociales   

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