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Développement au Mali : Quand la mauvaise gouvernance exacerbe les inégalités

09 Fév

Développement au Mali : Quand la mauvaise gouvernance exacerbe les inégalités

Face aux difficultés d’accès aux services sociaux de base pour certaines couches socio-professionnelles, et la mauvaise redistribution des ressources nationales, les inégalités sont de plus en plus croissantes aux Mali. Ces inégalités se manifestent sous plusieurs formes et dans plusieurs secteurs prioritaires du développement. Malgré la mise en place du Cadre Stratégique pour la Croissance et la Réduction de la Pauvreté (politique nationale de lutte contre les inégalités), l’écart entre pauvres et riches ne cesse de se creuser. Il est clair aujourd’hui que ces politiques ont montré leurs limites. La nécessité s’impose en effet de remettre en cause les politiques jusque-là adoptées, de renforcer la bonne gouvernance afin d’atteindre les objectifs d’une croissance et prospérité partagées.

Les sociologues définissent les inégalités comme « une différence dans l’accès à des ressources sociales rares et valorisées, ressources étant entendu au sens le plus large, incluant toutes les possibilités d’actions humaines : politique, économique, culturelle, sociale, sexuelle, etc. » Les inégalités sociales sont donc le résultat d’une distribution inégale des ressources au sein d’une société.

Le Mali ne fait exception à cette règle et de plus en plus, l’écart entre riches et pauvres se creuse en termes d’accès au bien-être.

Au Mali, l’incidence de la pauvreté (mesurée comme la proportion de la population définie comme pauvre) est passée de 55,6% en 2001 à 47,4% en 2006 et 43,6% en 2010. Ainsi, selon les acteurs de la mise en œuvre du Cadre Stratégique pour la Croissance et la Réduction de la Pauvreté,« on observe une baisse de la pauvreté nationale de 12 points entre 2001 et 2010 et de 3,8 points de pourcentage entre 2006 et 2010 ».

Au cours de la dernière décennie, la pauvreté a baissé en milieu rural (de 65% à 51% soit 14 points), à Bamako de 18% à 10% soit 8 points, ainsi que dans les autres milieux urbains (de 35% à 31% soit 4 points, selon le CSCRP. Elle a toutefois augmenté à Bamako et dans les autres milieux urbains entre 2006 et 2010.

De manière structurelle, la pauvreté affecte surtout le milieu rural : 91% des pauvres vivent en milieu rural.

De manière récente, les recherches du Centre de Recherche d’Analyse Politique, Economique et Sociale (CRAPES – Mali) font ressortir que le budget 2015 du Mali a augmenté de 3.5% par rapport à celui de 2014 qui se chiffrait en recettes à 1 518 milliards 116 millions de FCFA.

Pourtant, cette augmentation du budget ne s’est pas traduite par une amélioration significative des conditions de vie des populations. Les inégalités d’ordres sociales comme économiques sont disséminées de part et d’autre  sur toute l’étendue du territoire.

Afin d’apporter un diagnostic sur les diverses formes d’inégalités, le Centre de Recherche d’Analyse Politique et Economique et Sociale  se veut de faire un bref rappel de l’Article 2 de la Constitution qui stipule en ces termes « tous les Maliens naissent et demeurent libres et égaux en droits et en devoirs. Toute discrimination fondée sur l’origine sociale, la couleur, la langue, la race, le sexe, la religion et l’opinion politique est prohibée. »

 

La population totale malienne est estimée à plus 15 300 000 habitants  dont 50,4% de femmes avec un taux annuel de croissance de 3,6%, le Mali est le deuxième plus vaste des pays de l’Afrique de l’Ouest (1.241 millions de km2 dont la moitié se situe en zone  sahélienne). Les conditions climatiques et géographiques sont difficiles. Le pays souffre de sécheresse liée à une pluviométrie faible sur la plus grande partie de son territoire.

Quand la mauvaise gouvernance favorise les inégalités

 

175e sur 187, le Mali est l’un des pays les plus pauvres au monde selon l’indice du développement humain du PNUD. Les progrès enregistrés depuis le début des années 1990 ont cependant été atténués par la forte croissance démographique enregistrée par le Mali (+3,6% par an en moyenne).

Au Mali, les inégalités se manifestent dans plusieurs secteurs et la cause est liée à la mauvaise gouvernance. Mais elles sont surtout perceptibles dans le domaine de l’accès à l’éducation, aux soins de santé, à l’eau potable, à la justice équitable, au logement, au foncier, dans le domaine du traitement salarial, l’accès au crédit, etc.

Des recherches du Centre de Recherche et d’Analyse Politique, Economique et Sociale, il ressort que les inégalités sont au fondement de la stratification des sociétés humaines. En effet, l’accès inégal aux ressources socialement valorisées distribue les individus en différents groupes sociaux.

Les inégalités sont donc une notion normale dynamique sociale. Pour certains, tout le monde ne peut être au même niveau d’égalité dès que vous avez une population et que vous êtes en possibilité de stratifier cette population en différentes catégories sociales selon leur capacité de création et de rétention de la richesse, afin d’être à l’aise socialement. En clair, au Mali comme ailleurs, il y aura toujours les inégalités. Mais celles-ci peuvent être réduites. Le problème qui se pose, c’est que notre société n’était pas inégalitaire, fondamentalement, selon les résultats de nos recherches.

A l’Indépendance, par exemple, la génération, en son temps, a bénéficié de cette aide scolaire qui permettait aux fils de paysans, de Bozos et de riches d’être ensemble à  l’école, et surtout d’aller à l’internat. Chacun bénéficiait donc des mêmes opportunités qui faisaient que si tu étais meilleur, tu pouvais te retrouver à Paris pour tes études, comme ce fut le cas chez de nombreux cadres. Nos pères n’ont payé l’école. Mais l’évolution de l’économie, notamment avec le changement de régime à partir de Modibo Keïta (arrivée de Moussa Traoré) pour aller un peu vers la démocratie, a commencé à voir l’inégalité de chances pour la population. Cela est une réalité de nos jours, tant au Mali qu’ailleurs. Et la politique a exacerbé l’inégalité entre les enfants du pays, parce que tout simplement souvent les parents de certains sont en position de rente. Ce n’est pas nécessairement parce que ce sont des gros travailleurs.

Les inégalités au Mali ne manifestent dans plusieurs secteurs, comme expliqué plus haut, mais c’est dans le domaine de l’éducation où elle est le plus visible. La mauvaise gouvernance ne permet pas l’égalité des chances entre les fils du pays en termes d’accès à l’éducation.Pour mieux étudier et avoir la chance de poursuivre les études, il faut avoir les moyens de s’inscrire dans une meilleure école et de bénéficier de conditions d’études favorables. Pour avoir un emploi déchant il faut être « pistonné » (coup de pouce d’un proche).Pour se soigner, il faut avoir les moyens de se payer des prestations dans une meilleure clinique. Dans le domaine de la santé, l’accès aux soins de santé et les services est reparti entre riches et pauvres, et la qualité des prestations se soumet à l’exigence.

Il y a également l’accès à la terre. Celle-ci n’était pas fondamentalement quelque chose de privé, elle avait des droits économiques et de jouissance reconnus dans la communauté des localités, et elle reconnaissait à telle ou telle famille des limites qui favorisaient leur exploitation. Malheureusement, au fil des années, ces communautés sont de plus dépossédées de leurs terres, donc de leur moyen de subsistance au bénéfice des plus nantis. Cela est visible dans les zones péri-urbaines et zones minières où les permis d’exploitation ont privé les communautés des localités de leurs terres cultivables.

Dans La lutte contre la pauvreté en Afrique subsaharienne, le PNUD avance trois causesstructurelles de la pauvreté :

  • 1 – les dotations inégales en facteurs de production,
  • 2 – la gouvernance et la structure politique,
  • 3 – les inégalités en termesd’opportunités.

Des recherches du CRAPES, il ressort que la pauvreté au Mali est certes multidimensionnelle (pauvreté de revenus,de conditions de vie, de relations sociales, etc.) Mais elle est fondamentalementle résultat de deux phénomènes qui se renforcent mutuellement :

  • 1 – un accès réduit et précaire aux ressources productives (formation, santé, information,terre, crédit, capital, statut social, etc.). Or ces ressources sont à l’origine des revenuset des capacités, elles sont sources d’autonomie et de sécurité,
  • 2 – une inégalité dans l’accès aux droits et la participation au pouvoir (pris au sens large)et aux décisions.

Autrement dit, la pauvreté n’est que le symptôme : si l’on souhaite agir sur les causesde la pauvreté, il faut agir sur les inégalités.

Cette approche de la pauvreté est relativement récente dans les instances de coopération internationale. Elle est finalement encore peu répandue. Ce n’est qu’en 2006, dansson Rapport sur le développement dans le monde intitulé « Équité et développement », que laBanque mondiale présente les inégalités comme facteurs de pauvreté et met en avantles inégalités d’opportunités. La coopération française a pris en compte cette dimensionun peu plus tôt. Dès 2001, elle a préconisé une articulation entre la lutte contre lapauvreté et la réduction des inégalités.

De la Politique Nationale de Réduction des inégalités :

-Des progrès, selon le CSCRP

Face à ces inégalités, le Gouvernement malien a donc réaffirmé son « engagement à réduire la pauvreté ». C’est ainsi que le pays s’est doté d’un document national, intitulé Cadre Stratégique pour la Croissance et la Réduction de la Pauvreté.  L’objectif de cette ambition est de réduire les inégalités et d’assurer le bien-être des populations.

De ce document, il est ressorti que de 2001 à 2010, les inégalités ont reculé : les 10 % de la population les plus pauvres ont augmenté leur consommation de plus de 40 %, tandis que celle des ménages les plus riches est restée stable.

« Si les inégalités n’avaient pas reculé de 5,9 % (effet « croissance redistributive»), la pauvreté n’aurait baissé que de 6,0 % (effet «croissance») au lieu des 12 % constatés », constate les résultats du Cadre Stratégique pour la Croissance et la Réduction de la Pauvreté.

En matière d’amélioration des conditions de vie des populations :

Dans le domaine de la nutrition :

En 2010, la part de la population dont les besoins nutritionnels de base ne sont pas satisfaits reste élevée (22%). Elle a peu diminué depuis 2006 (-2 points). La baisse avait été plus prononcée de 2001 à 2006 (-8 points).

En 2010, c’est dans la région de Sikasso que la population est la plus affectée (57%), tandis que ce problème est peu répandu à Bamako (3%).

Dans le domaine de l’éducation :

Le Taux Brut de Scolarisation (TBS) dans le 1er cycle de l’enseignement fondamental passe de 82% pour l’année scolaire 2008-09 à 83,4% pour l’année scolaire 2009-10 pour un objectif de 84,6%. Il était de 75,0% pour l’année scolaire 2005-06. La progression a ralenti de 2008-09 à 2009-10 (+1,4% contre +2,0 à +2,5% entre 2005 à 2009).

Dans le domaine de la santé :

La part de la population située à moins de 5 km d’une structure de santé proposant le Paquet Minimum d’Activités (PMA) a progressé de 51 à 59 %, entre 2006 et 2010. La proportion varie de 38% dans la région de Kidal à 95% dans le District de Bamako. La couverture dans un rayon de 15 km a progressé au fil des années (de 76 % en 2006 à 90 % en 2010).

La couverture vaccinale des enfants de moins de 12 ans en Penta 3 a progressé dans toutes les régions.

A l’exception de Kidal, toutes les régions dépassent le seuil de 80 % au-dessus duquel les risques d’épidémies sont très faibles.

Le taux d’accès à l’eau potable est resté quasi stationnaire de 2009 (73%) à 2010 (73,1%) s’expliquant en partie par le faible taux de création et de réhabilitation des Équivalents Points d’Eau Modernes par rapport aux objectifs initialement fixés (environ 40 % de moins).

Le taux d’accès à l’électricité s’améliore régulièrement depuis près d’une décennie. En effet, il est passé de 9% en 2001 à 27,08 % en 2010. Cette augmentation est bien plus marquée en milieu urbain (28% en 2001 contre 55,27% en 2010) qu’en milieu rural (2% en 2001 contre 14,89% en 2010).

Domaine de l’emploi :

Les créations d’emplois salariés ont régulièrement augmenté de 2007 à 2009 (+66 % de 2007 à 2008 et +33,54 % de 2008 à 2009). On constate une forte chute de 2009 à 2010 (37,97 %, soit 23 828 emplois créés en 2010). En 2010, 12,5 % des emplois ont été créés par le secteur public.

Le taux de chômage de l’ensemble de la population active du Mali est 8,3% en 2010 contre 9,6% en 2007.

Le niveau du chômage reste très élevé à Bamako même si une baisse est enregistrée (27,3% en 2007 à 24,9% en 2010).  Les autres villes secondaires ont connu la même tendance (16,1% à 14%). Pour les zones rurales, on constate une certaine stagnation (de 5,9% à 4,7%).

En matière de gouvernance et de réformes structurelles :

Dans le domaine de la lutte contre la corruption : les principales réalisations en 2010 ont été :

  • -l’adoption par le Gouvernement (juillet 2010) du Plan opérationnel 2010-2014 du Programme décennal pour le Développement de la Justice,
  • -l’adoption (février 2010) du Plan d’Actions National issu des États Généraux de la Lutte contre la Corruption. Un Comité de Suivi composé des représentants de la société civile, du secteur privé et de l’administration a été mis en place pour le suivi de la mise en œuvre de ce plan,
  • -la mise à disposition de la justice de plusieurs dossiers de délinquance économique suite aux travaux des structures de contrôle,
  • -le renforcement des effectifs de la Section des Comptes de la Cour suprême en vue de l’apurement et du jugement des comptes publics.
  • -l’opérationnalisation de l’Autorité de Régulation des Marchés Publics.
  • -l’élaboration d’une stratégie nationale de Contrôle interne.

Dans le domaine de la décentralisation :

En 2010, des progrès significatifs ont été réalisés en matière de transfert de ressources :

  • Les dotations aux structures de tutelle des Collectivités territoriales se sont élevées à 734 millions de FCFA pour une prévision de 660 millions.
  • Les dotations aux Collectivités territoriales se sont élevées à 1,51 milliards de FCFA, ce qui correspond exactement à la prévision.
  • Néanmoins, les Collectivités territoriales se heurtent à deux écueils.
  • Elles peinent à mobiliser les fonds disponibles auprès de l’Agence nationale pour l’Investissement des Collectivités territoriales (ANICT).
  • Elles peinent à recueillir des ressources propres.

En matière de financement, la répartition entre les 3 axes du CSCRP reste favorable à l’axe 3 : « Renforcement du secteur social » (36 %). Quant aux axes 2, «Poursuite des réformes structurelles » et 1, « Développement des infrastructures et des secteurs productifs », ils ont reçu respectivement en moyenne 26 % et 21 % du financement total.

  • Financement extérieur :

L’aide prévue par les PTF membres de l’OCDE pour l’année N est prise en compte à environ 60% dans la loi des finances. Cette proportion a toutefois tendance à baisser depuis 2007 (66% en 2007, 60% en 2009 et 56% en 2010). Néanmoins, en valeur absolue, les montants sont en hausse constante (660 Mds en 2010 contre 561 Mds en 2007).

  • Financement intérieur : Malgré les efforts déployés par les services d’assiettes et de recouvrement, le taux de pression fiscale reste en deçà de la norme communautaire de 17%. En effet, il s’est établi à 14,7 % en 2010 contre 14,9% en 2009, 13,5% en 2008 et 14,7 % en 2007. La mise en œuvre du programme de transition fiscale devrait permettre d’atteindre le taux de 17% en 2014.

En matière de réformes structurelles, on note en 2010:

  • l’adoption de l’Assurance Maladie Obligatoire et du Régime d’Assistance Médicale
  • -l’adoption de la Politique Nationale Genre.

« DES SUCCES », selon les autorités

Selon les autorités maliennes, la mise en œuvre du Cadre Stratégique pour la Réduction de la Croissance et la Réduction de la Pauvreté a permis d’atteindredes résultats positifs. Au-delà du niveau de croissance soutenue et des résultats en matière de réduction de la pauvreté et des inégalités, d’autres succès majeurs ont été enregistrés. Parmi ces succès, selon les autorités, on peut citer entre autres :

  • Le maintien de la stabilité politique et du cadre macroéconomique.
  • L’amélioration des infrastructures (extension du réseau routier (85% du programme exécuté).
  • La mise en œuvre de « l’Initiative riz », étendue à d’autres cultures (blé, maïs, coton). Ce chantier, selon les autorités nationales, la volonté du Gouvernement de faire du Mali une puissance agricole.
  • Une meilleure gestion des finances publiques, grâce à la mise en œuvre du Plan d’Action Gouvernemental pour la Modernisation de la Gestion des Finances Publiques ( PAGAM-GFP).
  • Une meilleure participation de la société civile et du secteur privé.

Cependant, les autorités du Mali reconnaissances que de nombreux défis restent à relever. Ces défis ont pour noms :

  • -Le maintien de la paix et de la sécurité particulièrement dans la bande sahélo saharienne.
    • La diversification de l’économie et l’accélération de la croissance;
    • La maîtrise de la croissance démographique.
  • -L’environnement et le changement climatique.
    • L’emploi des jeunes: Chaque année 300 000 jeunes environ arrivent sur le marché du travail, la plupart sans qualification.
  • -L’amélioration de la qualité des services sociaux de base, particulièrement celle de l’éducation.
  • -La réduction des inégalités de genre et des inégalités régionales;
  • -L’atteinte des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD)

C’est conscient de ces défis que le Gouvernement malien ambitionne de :

  • Renforcer les dispositions en cours pour la promotion de la paix et de la sécurité,
  • Lutter efficacement contre la corruption par un renforcement du contrôle interne et du contrôle externe,
  • -Intégrer l’approche Planification Budgétisation Sensible au Genre (PBSG) dans le processus d’élaboration de la loi des finances dès 2012,
  • -Accélérer la mise en œuvre de la Politique Nationale Genre,
    • Renforcer les capacités des Collectivités Territoriales par le transfert des ressources et des compétences.

Conséquences dramatiques

 

Les inégalités ont des conséquences sur la réalisation des OMD pour le Mali. Pour certains économistes, ces inégalités risquent de freiner la croissance, compromettant ainsi indirectement la lutte contre la pauvreté.

A l’analyse, il serait dangereux d’ignorer les inégalités dans le processus de développement.Il est clair aujourd’hui que le principe d’axer tous les efforts sur les stratégies de développement et la création de revenus est inefficace, car cela conduit à l’enrichissement d’une petite minorité et à la paupérisation du plus grand nombre. Face à une telle situation dans un pays comme le nôtre, les plus pauvres développent un sentiment de frustration et d’être des marginalisés de la société. Il n’y a donc pas de doute que leur citoyenneté sera affectée et qu’ils deviennent des candidats potentiels pour les recruteurs des réseaux terroristes. Face au risque de radicalisation et d’auto-exclusion de la société, les pouvoir publics doivent prendre au sérieux la lutte contre la pauvreté et les inégalités.

Si nous accordions la même considération à tous, l’amélioration des conditions de vie des plus pauvres devrait constituer la plus grande source de préoccupation de la classe dirigeante. Le manque d’intérêt porté à la situation constitue une forme de mépris des dirigeants et des riches envers les pauvres.

Les difficultés à boucler les fins de mois, à accéder à un logement jugé décent, aux soins de santé, etc., (l’un des symptômes de la pauvreté) est le sentiment d’exclusion sociale, le sentiment de vivre à part, d’être un citoyen de « seconde zone ». Le fait de ne pas disposer suffisamment de ressources réduit considérablement la possibilité de développer une vie sociale « normale » par rapport au reste de la société : impossible d’aller au restaurant, à un concert, de prendre des congés. Pour des parents, ne pas pouvoir satisfaire les besoins essentiels de leurs enfants, peut être offrir les mêmes loisirs, les mêmes vêtements et tous les fruits de la modernité à meurs enfants, est particulièrement destructeur. Parfois, une telle exclusion a véritablement des conséquences concrètes.

Remettre en cause les politiques jusque-là mises en œuvre

Malgré les chiffres avancés par les autorités du Mali en matière de lutte contre la pauvreté et de réduction des inégalités, la réalité sur le terrain a du mal à convaincre des avancées vantées par le gouvernement.  En témoigne le classement du PNUD sur les pays pauvres. Aujourd’hui, après constat et analyse de la situation, l’urgence s’impose de remettre en cause les politiques nationales jusque-là adoptées en matière de réduction des inégalités.

Il faut d’urgence dégager cinq priorités pour mieux lutter contre la pauvreté et les inégalités. La véritable égalité des chances passe aussi par un fonctionnement d’ensemble lui-même moins inégalitaire, où les hiérarchies sont moins pesantes et où la collaboration joue un rôle accru au détriment de la compétition.

Les premières mesures à adopter sont de favoriser l’égalité.Cela passe par :

  • L’Ecole en agissant à la racine

Pour certains, mieux vaut prévenir que guérir. De plus en plus d’experts s’accordent pour dire qu’il faut agir à la racine, en particulier via le système scolaire, et donner véritablement des chances à chacun. Les moyens consacrés aux enfants en difficulté ne sont pas à la hauteur : ailleurs (en Afrique) comme au Mali, le gouvernement veut les « concentrer » sur les publics les plus en difficulté tout en soulignant que l’échec scolaire concerne un public très large ! Il faudrait mettre le paquet dès l’école maternelle, grande oubliée des réformes scolaires actuelles.

  • Redonner du pouvoir aux salariés

Les inégalités de revenus reflètent notamment le pouvoir de négociation des salariés au sein de l’entreprise. Le chômage de masse et la précarité ont fait basculer le rapport de force en faveur des directions d’entreprise, au détriment des salariés les plus fragiles et les moins qualifiés.

Sans attendre le retour du plein-emploi, il est pourtant possible de mieux respecter le droit du travail. Les inspecteurs n’ont pas les moyens de jouer leur rôle, notamment dans le domaine des conditions de travail et des statuts. Personne ne conteste que les contrats à durée déterminée, par exemple, sont pour une bonne part renouvelés de façon illégale, pas seulement par des petits entrepreneurs soumis à une concurrence forcenée, mais aussi par de grandes entreprises.

  • Mieux redistribuer, à tous les niveaux

Un débat oppose ceux qui voudraient redistribuer la richesse et ceux qui pensent qu’il faut réduire les inégalités « primaires » (avant redistribution). Mais il n’y a rien de tel pour réduire les inégalités à la base que de redistribuer la richesse pour permettre à tous les citoyens d’accéder à un niveau de vie décent. Au Mali la croissance économique est à un niveau toujours salué par les autorités et les institutions financières internationales. Mais comme un paradoxe qui crève l’oille, le Malien est de plus en plus pauvre. Des familles entières ont difficilement (ou n’en ont pas ) les trois repas par jour. Au même moment, la classe dirigeant s’offre des luxes indescriptibles. En clair, l’envers du décor est révoltant.

  • Renforcer les services publics

L’accès à une prestation de qualité dans les services publics malien relève du parcours du combattant. A Bamako comme à l’intérieur du pays, l’établissement d’un document administratif nécessite parfois des dessous-de-table. La corruption généralisée dans les services publics est devenue une pratique à visage découvert.

  • Face à cette situation le gouvernement doit :
  • Recruter et former des cadres rompus au respect de l’éthique et de la déontologie,
  • Renforcer les capacités de travail des agents de l’Etat, la rigueur,
  • Rapprocher l’administration publique des usagers
  • Faciliter la création d’entreprises pour les jeunes entrepreneurs et l’accès au crédit, et aux marchés publics pour les entreprises nationales.

Le constat est amer de savoir que les politiques publiques n’ont jamais été à la hauteur de ces défis depuis plus vingt ans. Il en est de même dans le domaine du logement social, dont le parc ne progresse guère en dépit des annonces du gouvernement.

  • Lutter contre les discriminations

La politique de lutte contre les discriminations est l’objet d’une grande hypocrisie au Mali. Même si l’arbre des discriminations cache souvent la forêt des inégalités sociales, leur existence constitue une plaie de la société malienne.

Les recrutements dans la Fonction publique et dans les corps des forces armées et de sécurité a imposé le système de quota pour certaines ethnies depuis les différentes rebellions. L’accord pour la paix et la réconciliation, obtenu à l’issue des discussions d’Alger, et signé à Bamako en mai et juin 2015, ne fait pas exception à la règle. Il s’agit sans nul doute d’un précédent dangereux pour un pays dont la Constitution a garanti l’égalité entre les citoyens. Pis, la recommandation dans les nominations et les recrutements dans la Fonction publique ont fait croire à des individus qu’avoir « des bras longs » constitue la seule condition d’accès à l’emploi.

Le gouvernement malien doit davantage travailler à être plus justice dans sa gouvernance et garantir la chance égale pour tous.

Bref, les actions d’urgence à entreprendre doivent s’inscrire non seulement à réduire le fossé, maisà forger un nouveau types malien formé et formé à la citoyenneté, cultivé, capable de se mettre à l’abri d’une éventuelle radicalisation. Ces actions d’urgence doivent passer par :

  • -Une meilleure distribution de la justice
  • -l’accès équitable à la terre, au logement, à l’eau potable, à la santé et aux services publics.
  • -Rendre l’école beaucoup plus publique en garantissant l’accès équitable des enfants à une éducation de qualité. Cela passe par la réouverture des internats et leur agrandissant. Cela favorise le brassage entre les étudiants.
  • -Redynamiser le mouvement pionnier avec une éducation réelle à la citoyenneté, développer leur intelligence et leur énergie selon un modèle qui réduit la déviation de l’individu par rapport à nos réalités. Le gouvernement doit impérativement aller vers cela. Mais ce travail suppose que vous avez des leaders qui sont d’une bonne gouvernance culturelle et sociale, administrative et politique.

En plus de l’école, l’Eta du Mali devrait utiliser les compétences nationales comme il faut. Que les nominations d’individus ne prennent plus en compte  les rapports de famille ou de considérations politiques, sur plutôt s’appuient sur des valeurs d’intégrité, de compétences avérées à relever les défis assignés.

Ces actions doivent permettre de rendre la société malienne moins inégalitaire. Leur mise en œuvre passe par des mesures concrètes en faveur de l’égalité des chances et des hiérarchies moins pesantes. Si de réelles politiques ne sont pas mises en œuvre pour réduire les inégalités, les risques d’insurrection populaire et de rébellion continueront de planer sur le pays.

 

Issa Fakaba Sissoko

Centre de Recherche et d’Analyses

Politique, Economique et Sociale (CRAPES)

Production Octobre 2016

 

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