CRAPES MALI

RELIGION ET POLITIQUE DANS LE CONTEXTE MALIEN

21 Mar

RELIGION ET POLITIQUE DANS LE CONTEXTE MALIEN

Religion et politique sont deux domaines en perpétuel confrontation.  Partout dans le monde, ces deux domaines, de par leurs interactions, de par leurs rapports, font l’objet à la fois de tensions sociales et de productions intellectuelles. Cependant, en science sociale, nous admettons l’idée que chaque société a sa trajectoire historique qui lui est propre. La conception de la religion ainsi que ses multiples imbrications avec le politique peuvent, en fonction des cultures, des traditions, des pays, des modes de gouvernance,  différer d’une région à une autre. Les sensibilités culturelles ne sont pas les mêmes concernant les rapports entre le religieux et le politique, d’autant plus que, l’histoire des faits et des idées politiques d’un certain nombre de pays(1) témoigne, que ces rapports peuvent se manifester parfois par la confrontation totale et par la violence. Néanmoins, au Mali, il existe un rapport particulier entre les deux sphères qui n’est ni un rapport trop tendu, ni un rapport trop flexible, mais qu’on ne peut qualifier non plus de rapport paisible.

Le peuple du Mali est un peuple jeune(2) mais surtout croyant.  La quasi-totalité de la population adhère à une croyance religieuse. L’islam est la religion la plus répandue (90% de la population malienne est musulmane) suivi du christianisme (5%) et l’animisme (5%). Cependant, malgré cette diversité religieuse, une sorte d’harmonie naturelle semble trouver place au sein de la population. Cette acceptation mutuelle des religions s’explique non pas, par le cadre légal seulement, mais surtout et en grande partie par, la culture qui invite à l’acceptation de l’autre et à la tolérance. En outre, le facteur religion n’a jamais constitué  un frein dans les relations sociales  ni dans les rapports de bon voisinage entre les maliens. Bien au contraire, la religion apparait même, à certains égards, comme un facteur d’union, de cohésion et de solidarité. Et, à cet égard, la religion est même plus efficace que la politique dans le contexte malien. A chaque fois que le pays est secoué par un évènement majeur de nature à menacer la quiétude et la stabilité sociale ; à chaque fois que des conflits naissent dans tel ou tel recoins du territoire national, les premiers médiateurs à être mobiliser pour adoucir les émotions et apaiser les tensions sont les religieux. C’est peut-être là l’un des aspects politiques les plus tangibles du religieux au Mali. Cependant, malgré ce rôle social important que joue la religion, celle-ci partage avec le politique une frontière très restreinte.

Par le jeu des influences qu’exercent mutuellement les deux sphères, il arrive au religieux de sortir le plus souvent du cadre du sacré pour investir les questions liées aux conditions économiques et sociales des citoyens. C’est dans la dénonciation des conditions économiques précaires des fidèles, de la mauvaise gouvernance et des abus de pouvoir du politique, que le religieux se transforme en une sorte de phénomène politique à travers la galvanisation émotionnelle qu’il suscite aux fidèles.

Cependant, le discours religieux n’est pas de nature à expliquer le fonctionnement et la complexité scientifique de la situation économique du pays. Mais il s’agit plutôt de proférer un discours binaire fondé sur un jugement de valeur en termes de bien et de mal : le religieux (notamment les prêcheurs) oppose le « mauvais » riche au pauvre, le « mauvais » gouvernant au peuple, le « mauvais » commerçant qui triche à l’honnête homme… C’est par cette méthodologie que bien de religieux ont acquis à leur cause une masse populaire de fidèles.

Il en ainsi du prêcheur Cheickh Ousmane Chérif Madani Haidara, qui s’est construit une renommée internationale à travers ses prises de positions et ses dénonciations virulentes à l’endroit du régime dictatorial de Moussa Traoré dans les années 1980. Privé des grands moyens de  communication (radio, télé) par le régime, il organisait des séances de prêche dans les quartiers  défavorisés avec le soutien maigre des fidèles qui avaient d’ailleurs peu de moyen. La trame biographique élaborée par le Cheikh et diffusée par ses élèves met l’accent sur les voyages lointains au cours desquels le prêcheur diffuse la « vraie foi » et les comportements du « vrai croyant », sur les obstacles que lui opposent à son retour au Mali à des chefs religieux « hypocrites » et un « pouvoir corrompu ». Haidara quitte Ségou et la medersa réformiste de Saad Oumar Toure en 1980(3), parcourt la Côte d’Ivoire. En 1986, de retour au Mali, il s’installe à Bankoni « parmi les pauvres ». Les dirigeants de l’AMUPI(4), soutenus par le gouvernement de Moussa Traoré lui interdisent tout accès aux media publics. Il prêche alors dans les rues de Bamako et les villages, commence à enregistrer ses prêches et à les diffuser sur cassettes. Il apparait donc qu’à l’époque, le religieux et le politique ne soufflaient pas dans le même sifflet. La cause de cette tension entre les deux sphères s’expliquait par la nature dictatoriale du  régime d’alors qui n’acceptait aucune critique ou dénonciation allant à l’encontre du Président ou du gouvernement.

Néanmoins, malgré cette relation tendue entre Haidara et le régime de Moussa Traoré, ce serait une erreur de croire que le régime entretenait un rapport de conflit avec le religieux. Chose qui n’est pas vraie. D’ailleurs, pendant plus de vingt ans de dictature, la religion a contribué énormément à la légitimation du régime de Moussa Traoré. A travers le silence de bien de religieux, d’imams, de prêcheurs, mais surtout à travers  l’alliance de l’AMUPI avec le régime pour des raisons de financement et d’aide extérieur venant des pays du golfe et de l’Arabie Saoudite. Le régime avait des désaccords avec Haidara puisque celui-ci était critique vis-à-vis du pouvoir politique, mais de façon générale, il s’entendait parfaitement bien avec des associations de religieux.

Cependant à la chute du régime de Moussa Traoré en 1991, Cheikh Ousmane Madani Cherif Haidara fonde l’association Ançar-Dine. Il implante le siège de son mouvement, l’Ançar-Dine, à Dianguinabougou. Au départ simple concession périurbaine, l’établissement s’étend en même temps que se développe l’influence du prêcheur Aujourd’hui, de hauts bâtiments « en dur » surplombent les simples constructions qui les entourent.

Peut-on dire que la « démocratie » a permis une sorte d’islamisation de la politique Malienne ?

Le 26 mars 1991, une révolution sans précédente contre la dictature de Moussa Traoré, a permis l’avènement de la démocratie au Mali. Contrairement à d’autres pays subsahariens, la démocratie, dans le contexte malien, ne s’est pas octroyée mais s’est arrachée bec et ongles au prix des vies et des sacrifices consentis. Le cadre légal, à travers la Constitution du 25 Février 1992, a fait du Mali une République démocratique et laïque. La démocratie assure la pluralité politique et suppose le respect de la liberté d’opinion, de la liberté d’expression, de la liberté de conscience et de cultes, ainsi que le respect des libertés publiques. Quant à la laïcité, elle peut se résumer en deux principes fondamentaux : le principe de la séparation de l’Etat et des religions et le principe de la neutralité de l’Etat à l’égard des religions. L’Etat, dans le contexte laïc, est donc à l’image d’un arbitre de foot qui veille au respect des règles sans pour autant favoriser telle ou telle religion sur les autres.

Néanmoins la laïcité que nous connaissons au Mali est assez particulière. Dans les textes, le Mali est un pays laïc mais, dans les faits la référence islamique domine la société dans tous ses aspects. Citoyens, hommes politiques, tous ont le plus souvent des attitudes inspirées de la culture islamiques ; mais cependant avec des intentions différentes. Il est très fréquent dans un discours politique officiel d’entendre au Mali des propos du genre « Bismillahi Rahamani Rahimi » ; « InshaAllah » etc. Que cela soit le cas au Maroc, on peut le comprendre car, là-bas, le Roi est « Amir Al Moumine » et il est en même temps chef de l’Etat. En plus, l’article 3 de la Constitution marocaine, fait de l’islam la religion de l’Etat. Il n’en est pas ainsi au Mali. L’Etat malien n’a pas de religion puisqu’il est laïc. Alors comment peut-on expliquer une situation de confusion entre l’islam et la politique au Mali alors que la Constitution(5) proclame l’Etat comme étant laïc ?

L’espoir qui a vu naitre et célébrer le baptême de la démocratie au Mali était un espoir vif aux espérances multiples. Au petit matin de la démocratie, nous avions cru à la naissance d’une nouvelle ère, marquée par le progrès social et le développement économique. Les attentes étaient énormes et les défis étaient multiples. La nouvelle classe politique, dont la plupart étaient des intellectuels, avaient hérité de la révolution une situation sociale tempérée, qui leur permettait d’amorcer au Mali de réelles réformes structurelles à travers des politiques de développement économiques et sociales.

Malheureusement, la situation est telle aujourd’hui, que nous pouvons dire que la montagne a accouché d’une souris. Rien de tout ce dont pourquoi la révolution a été faite n’a été accompli. Chômage, précarité économique,  manque d’infrastructures, manque d’eau potable, enclavement de zones reculées, l’insécurité, l’Education… sont autant de problèmes qui persistent d’un gouvernement à un autre pendant un quart de siècle de démocratie. Aucun changement concret ne s’est opéré dans les conditions de vie économiques des citoyens. Un pays qui n’avance pas recule car il est impossible de rester stationnaire.

 Avec une population de plus 18 millions d’habitant dont 50.4% sont des femmes, le Mali est un pays qui enregistre encore de nos jours, un taux de pauvreté qui est de l’ordre de 47%. Pourtant le pays n’est pas pauvre. C’est la mauvaise gouvernance, la mauvaise gestion, la corruption, le népotisme, le laisser-aller et le laisser-faire, le laxisme des dirigeants qui maintiennent le pays dans l’ornière. Nous en arrivons finalement à une situation où le fossé entre les gouvernants et les gouvernés est telle qu’un grand nombre de citoyens ont fini par perdre foi en la politique. Or partout au Mali, quand la politique échoue, c’est la religion qui prend le relais. Ainsi la misère et la pauvreté ont poussé certains à devenir des délinquants professionnels, et d’autres, à se diriger vers la religion (notamment l’islam) comme dernier refuge. Et pendant ce temps, la solidarité religieuse faisait ses preuves et permettait à bien de fidèles musulmans de ne pas périr dans la misère. Ainsi, des hôpitaux ; des centres de santé ; des centres d’éducation ; des centres d’orphelinat ; des campagnes de distribution de denrées alimentaires et de matériels agricoles sont entre autres des réalisations enregistrées par des associations et des ONG islamiques dont notamment l’association « Maison du Coran et Hadiths », l’association « Ançar-Dine » et l’ONG islamique « El Farouk ».

C’est donc l’échec des gouvernants en matière de politiques sociales et économiques qui nous a conduits à l’islamisation de la politique au Mali. C’est ainsi que le religieux n’a de cesse d’accroitre son influence sur les masses populaires au Mali depuis 1992 jusqu’à nos jours.

Actuellement, en 2018, il est pratiquement impossible pour un quelconque candidat aux élections présidentielles, de se faire élire sans recourir à l’appui et à l’agrément d’un chef religieux influent.  Cette situation constitue un danger énorme pour la viabilité de notre jeune démocratie. Nous ne dis pas non plus qu’il faille que l’Etat domine les religions. Car dans ce cas de figure également, nous nous retrouverons dans le même problème. Je m’explique : quand l’Etat domine les religions, c’est un problème car, l’Etat aura en ce moment outrepassé ses limites ; et à l’inverse, quand la religion domine la politique, c’est la démocratie qui se meurt et laisse place à une sorte de théocratie élective. Dans les deux cas le danger reste donc éminent !

Quand les religieux et les politiques utilisent des fidèles comme des masses électorales…

Depuis l’avènement de la démocratie au Mali en 1992 jusqu’à nos jours, le débat politique qui a longtemps été inexistant sous la dictature de Moussa Traoré, est devenu quasiment consensuel sous le régime d’Alpha Oumar Konaré et  celui de Amadou Toumani Toué. Sur un grand nombre de questions engageant directement la responsabilité de l’Etat, l’efficacité et la capacité de ce dernier à trancher se sont avérées particulièrement limiter. Des questions sur le rôle et la place de la femme dans la société ; sur l’excision ; sur le mariage forcé ; l’égalité homme-femme ; la lutte contre toute forme de violence faites aux femmes etc. sont autant de question qui n’ont pas nécessairement fait de gros titres dans le débat politique mais qui, par contre, ont été largement débattues dans le milieu religieux.

La manifestation réelle de la politisation du religieux au Mali s’est opérée en avril 2009 lorsque le Haut Conseil Islamique du Mali (HCIM) sous la direction de son leader Mahmoud Dicko s’est emparé de la question de révision du Code de la famille et des personnes qui avait fait à l’époque l’objet d’une véritable controverse au sein de la société. Adopté le 03 aout 2009 par le parlement malien, le projet de révision du code de la famille et des personnes avait pour but de confirmer dans le foyer l’égalité homme-femme. Soutenu par les instances internationales, le projet sera rejeté par une grande partie de la population suite à une mobilisation mastodonte, menée par les associations islamiques et le Haut Conseil Islamique du Mali. Sous un soleil ardent, dans une période de canicule totale, la foule rempli le stade du 26 mars, pour écouter la position des chefs religieux musulmans qui considéraient  mauvaise cette loi qui prévoyait l’égalité homme-femme dans le foyer.

Pour Mahmoud Dicko, lors d’une intervention dans Jeune Afrique, « bien qu’étant laïc, le Mali est un pays musulman à 90% dans lequel, le fait religieux ne saurait être ignoré. En conséquent, la nécessité d’inventer un mode de gouvernance qui accorde plus de place aux valeurs et aux réalités maliennes s’impose »(6).

Selon lui, « les politiques ont incarné la corruption, la mauvaise gouvernance et le clientélisme. Le fait que les Maliens aient davantage confiance en un imam qu’en un homme politique ne devrait susciter aucune suspicion. Ils ont été pris en otage par une élite qui a pris le contrôle des institutions pour s’enrichir sans jamais se soucier de leur quotidien.»

Cette mobilisation massive sous les auspices de Mahmoud Dicko a été vue comme une démonstration de force sur la capacité mobilisatrice des religieux. Le message  a été entendu et ils obtinrent gain de cause. C’est dès lors que le religieux s’est imposé comme un acteur incontournable dans la vie politique au Mali. Peu à peu nous avons ainsi assisté à l’émergence d’une classe de « professionnels de la religion ». Il s’agit notamment de Mahmoud Dicko ; du Chérif de Niono Bouyé Haidara ; et de Cheick Ousmane Madani Chérif  Haidara. Chacun de ces trois personnalités peuvent changer la donne à l’approche d’une élection à travers une simple consigne de vote lancée aux fidèles.

Ainsi en 2013, au moment des élections présidentielles, le Chérif de Niono Bouyé Haidara n’a pas manqué de faire campagne ouvertement pour Ibrahim Boubacar Keita qui s’est ramassé plus de 77% des voix au deuxième tour du scrutin face à son rival Soumaila Cissé. Des attitudes de ce genre de la part des chefs religieux laissent comprendre que ces derniers, en usant de leur posture de guide spirituel, profitent de la naïveté d’un grand nombre de fidèles pour assurer au politique une base électorale.

Max Weber n’avait finalement pas tort quand il soulignait « l’utilité » de la « hiérocratie » (la religion) pour les conditions de domination politique. Pour le sociologue allemand, la religion, dans le cadre de la domination politique, a pour utilité la création de légitimation ; la garantie de légitimité et enfin ; la domestication des masses. Sans doute Max Weber aurait été un très bon analyste de la société malienne. Aujourd’hui, au Mali, en tant que citoyens, nous faisons face à deux formes de domination : l’Etat nous domine, la religion nous domine. Et dans les deux cas, du côté de la religion comme du côté de l’Etat, les attentes d’obéissances sont toujours orientées vers les dominés, c’est-à-dire vers le Peuple.

Des campagnes électorales dans les lieux de cultes : Que dit la loi ?

« La fin justifie les moyens ! ». Cette phrase mythique dont on donne la paternité à Machiavel alors qu’il n’en est pas l’auteur(7), continue jusqu’à nos jours d’être un des principes machiavéliques de l’exercice du pouvoir. Si le pouvoir fait craindre, c’est parce que le pouvoir corrompt. Et la lutte pour le pouvoir est aussi implacable que la guerre. Raison pour laquelle,  plusieurs démagogues de la politique, pour des raisons  politiciennes et partisanes, ont préféré opter pour le crédo « la fin justifie les moyens »…

Fidèle adepte à ce crédo, le candidat IBK en 2013, n’a pas manqué l’occasion pour user de la religion afin de s’attirer les faveurs de la quasi-majorité des musulmans. Les campagnes présidentielles de 2013 ne se sont pas limitées uniquement dans les souks, dans les cérémonies, à la télé et à la radio ; mais ce sont infiltrées même dans les mosquées. Il y eut au Mali des imams qui ont milités pour des candidats, ce qui en soi n’est pas condamnable. Néanmoins, d’autres imams sont allés jusqu’à inviter des fidèles à voter tel ou tel candidat dans l’enceinte même de la mosquée.

Des pratiques politiciennes consistant à enrôler des imams ou des chefs religieux dans les campagnes électorales représentent un danger pour la viabilité et la consistance de notre jeune démocratie. Pour limiter de telles menaces et dérives institutionnelles pour les prochaines échéances électorales, la loi numéro 2016-048 du 17 octobre 2016 portant loi électorale prévoit une peine d’emprisonnement  et une amende pour tout individu qui aura battu campagne dans les lieux de cultes.

En effet, la Loi prévoit, en son chapitre VIII consacré à la campagne électorale, l’interdiction formelle de battre campagne dans les lieux de cultes. C’est l’article 73 de ladite loi qui prévoit cette disposition. Le texte est clair et précis dans sa terminologie : « (…) Toute campagne est interdite dans les lieux de culte ». Cependant, la loi ne vise pas spécifiquement les imams et les musulmans mais s’adresse à tout le monde, y compris les chrétiens ainsi que toute personne adhérent à une pratique religieuse donnée. Elle reste valable tant dans les mosquées  et dans les églises que dans n’importe quel lieu de culte. En effet, en science juridique, ce qui fait la particularité de la loi, c’est son caractère général et impersonnel auquel, il faut ajouter, son caractère coercitif.

La règle de droit est une règle de conduite sociale. Néanmoins, ce qui la distingue réellement des autres règles de conduite sociale notamment les règles religieuses et les règles morales, c’est la coercition assurée par l’autorité publique en cas de non-observation de la règle de droit. Ainsi, dans la Loi portant loi électorale, le législateur n’a pas manqué de prévoir des sanctions concernant le contenu de l’article 73.  En effet, en vertu de l’article 115, la loi, en son chapitre XII dispose : « Sera punie d’un emprisonnement d’un (1) mois à un (1) an et d’une amende de vingt-cinq mille (25.000) à deux cent cinquante mille (250.000) francs ; (…) toute personne qui aura battu campagne dans les lieux de cultes. »

Le législateur a ainsi fait son travail. Le texte est sans ambiguïté. Reste à présent de  prier pour que cette loi ne reste pas un simple objet décoratif. Car le Mali est un pays où nous avons cette tendance fâcheuse de promulguer à tort et à travers des lois sans pour autant veiller à leur application effective. Pourtant le danger est éminent. Le Mali est un pays de croyance avec une population qui est à plus de 95% monothéiste. Il serait regrettable qu’une telle force électorale puisse être influencée dans son choix  par des manœuvres politiciennes. Raison pour laquelle il important que l’on veille à ce que cette loi électorale soit appliquer de façon strict et rigoureuse.

Cependant, si par malheur ou par négligence, il arrive que certains partis politiques ou candidat faillent à leur responsabilité en ne se soumettant pas à cette disposition législative ; c’est la crédibilité et la transparence même des élections qui seront remises en cause. Ce qui, de surcroit, ne manquera pas d’engendrer des crises électorales ou post électorales. Il est important que la classe politique et les partis aux luttes pour le pouvoir puissent garder cela en tête et penser au mieux à l’intérêt du grand nombre.

Somme toute, l’interdiction de battre campagne dans les lieux de cultes, marque un pas décisif vers plus de sérénité dans les campagnes électorales, plus de  transparence électorale et, par voie de conséquence, plus de consistance, de confiance et d’intégrité pour notre jeune démocratie. 

Que faire à présent pour dénouer les deux sphères ?

La question consistant à savoir ce qu’il faut faire à présent pour dénouer la religion de la politique est d’une importance éminente. Il est évident que sur le plan social l’islam est intégré de façon culturelle dans le quotidien des maliens. La référence islamique est dominante socialement. Cela s’explique par le nombre fort majoritaire des musulmans au Mali. Néanmoins sur le plan politique, des efforts doivent être consentis tant du côté des religieux que du côté des hommes politiques. Nous pensons qu’il faut dans ce sens légiférer des lois pouvant permettre aux protagonistes de se situer et de situer leurs responsabilités par rapport au respect du cadre légal constitutionnel de notre pays. Une loi définissant clairement les limites de l’ordre religieux par rapport au fait politique et à l’Etat pourrait servir à dénouer les deux ordres. On n’est bien parti d’ailleurs pour le dénouement des deux ordres à travers notamment l’interdiction des campagnes électorales dans les lieux de culte. Il est important qu’au cours des élections présidentielles à venir, les autorités compétentes veillent au respect strict du processus de déroulement des campagnes électorales. C’est une nécessité de faire en sorte que la loi électorale soit appliquée dans sa lettre et dans son esprit pour éviter toute dérive durant le processus électoral.

Cependant, nous estimons que, quoique salutaire, cette loi électorale n’est pas suffisante en ce sens que juste après les élections, les mosquées et les églises ne seront plus à l’abri des discours politiques. Le législateur, sinon l’Etat, doit faire en sorte d’élaborer dans un esprit laïc, une loi portant spécifiquement sur les  rapports entre l’Etat et les religions. Cette loi devra être de nature à pouvoir situer les limites du religieux par rapport au politique et inversement. En France la loi du 09 Décembre 1905 sert justement à cette fin.

Outre cette mesure législative, il importe également que l’Etat veille à ce que les institutions religieuses deviennent autonomes et indépendantes tant sur le plan décisionnel que financier. Cette autonomie est un impératif si l’on veut réellement dénouer l’ordre religieux de l’ordre politique. Il faudrait que l’Etat se retire également de toute immixtion dans le processus de désignation des responsables au sein des institutions religieuses. Le gouvernement, principalement le ministère des affaires religieuses et des cultes, avait été critiqué d’avoir favorisé l’élection de Mahmoud Dicko à la tête du Haut Conseil Islamique du Mali sur son rival Thierno Hady Thiam. Des contestations(8) sont venues également de la part de l’Union des Jeunes Musulmans du Mali qui pointe un doigt accusateur sur le Président de République IBK qui aurait fait réélire son « ami » Mahmoud Dicko.

Bref, pour cesser la politisation de la religion, nous estimons qu’il faut principalement deux choses : 1- promulguer une loi qui viendra confirmer dans les faits la séparation entre le religieux et le politique. 2- Ensuite traduire dans les faits l’autonomie décisionnelle, organisationnelle et financière des institutions religieuses.

Ballan DIAKITE

Politologue Chercheur CRAPES-ML.

Références :

  • Cf l’histoire de la Laïcité en France.
  • Structure des âges au Mali (2014) :

0 – 14 ans : 47,6% ; 15 – 24 ans : 19% ; 25 – 54 ans : 26,7% ; 55 – 64ans : 3% ; 65 ans et plus : 3%.

Source des données [Disponible sur internet] URL : http://populationsdumonde.com/fiches-pays/mali

  • Françoise Bourdarias est anthropologue, Maître de Conférences à l’Université François-Rabelais de Tours (France), actuellement en délégation à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), à Bamako, Mali. Elle a fait un travail de terrain sur les mouvements religieux au Mali.
  • L’association malienne pour l’unité et le progrès de l’Islam (Amupi) est une association musulmane malienne, créée en 1980. Le but de l’Amupi est d’œuvrer pour le renforcement de l’unité des musulmans au Mali, où ils représentent environ 90 % de la population. L’Amupi finance les constructions de mosquées et d’école coranique. L’Amupi joue également un rôle d’apaisement lors des conflits et les grèves
  • 25 de la Constitution malienne : « Le Mali est une République indépendante, souveraine,

indivisible, démocratique, laïque, et sociale. »

  • Jeune Afrique n° 2741 du 21 juillet 2013.
  • Selon Jean-Louis Fournel, professeur au département italien de l’Université Paris VIII, l’expression « la fin justifie les moyens » n’existe pas chez Machiavel. Il est spécialiste de la pensée politique italienne contemporaine.
  • http://bamada.net/election-contestee-lutte-de-clans-politisation-le-haut-conseil-islamique-dans-la-tourmente.

 

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